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[Critique] Creative Control – Spleen Postmoderne

[Critique] Creative Control – Spleen Postmoderne

Egiel | On

Petit ovni cinématographique postmoderne, Creative Control ne tient pas de discours bien neuf sur nos sociétés contemporaines. Sa richesse thématique, bien qu’indiscutable, résulte d’une série d’emprunts un peu trop marqués à des cinéastes de légende. Décryptage.

New York, dans un futur proche. David, jeune cadre branché, prépare le lancement de lunettes révolutionnaires qui confondent réel et virtuel : la réalité augmentée. Mais lors de la phase test, tout commence à se brouiller entre sa vie publique, privée et imaginaire…

Creative Control est une sorte de Manhattan avec des téléphones portables. L’idée de se construire une réalité est une constante du cinéma allenien. Les personnages principaux de ses films tels que La Rose Pourpre du Caire ou Midnight in Paris pénètrent bien leurs propres fantasmes, en réaction à l’ennui consubstantiel à leur statut de “privilégié social”. La plupart des scènes de Creative Control se passent dans des lofts lumineux et minimalistes où les personnages vivent et travaillent, loin des réalités du monde extérieur. Les espaces de vie sont aussi antiseptiques et artificiellement lumineux que le studio TV où David travaille sur le tournage d’un spot publicitaire ou que la galerie d’art où Sophie (la femme de son collègue, qu’il aime secrètement) présente ses vêtements. Ainsi l’appartement de Juliette et David est-il lui aussi un espace peu décoré, d’un blanc aveuglant, avec des fenêtres énormes et un balcon dont la vitre est utilisée pour représenter visuellement la séparation émotionnelle entre les deux personnages.
Créativité est le mot clé du film et pour David (interprété par Dickinson, lui-même réalisateur de publicités) les “créatifs” sont l’élite ultime de la société. Pendant la présentation des lunettes Augmenta, il insiste : “plutôt que de parler de ce que la technologie peut faire pour vous, parlons de ce que vous pouvez faire de la technologie”. Son idée est de recruter Reggie Watts, un rappeur et réalisateur qu’il considère comme un génie créatif, de le laisser utiliser le produit et d’utiliser ses expérimentations comme outil promotionnel. Face à ce qu’il voit comme une nouvelle forme d’art, David exulte. Cette valorisation est une autre caractéristique qui transparaît dans les films récents d’Allen dans lesquels tous les personnages sont, si pas des artistes professionnels, des aspirants à l’être. La créativité est indubitablement une affaire d’égo pour David, caractère fade et ramolli en recherche active et désespérée de piment existentiel et professionnel.

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Dans un communiqué, Dickinson attribue le mérite de la beauté formelle du film au directeur photo, Adam Newport-Berra. Il précise qu’en plus deManhattan, ils ont tiré beaucoup d’inspiration de la trilogie d’Antonioni (L’Avventura, La Notte, L’Éclipse) dans laquelle “tout est parfait mais il manque quelque chose”. L’influence de l’imagerie noir et blanc d’Antonioni, de ses personnages détachés et ses espaces arides, se manifeste non seulement sur des réalisateurs tels que Woody Allen ou Dickinson mais aussi sur des spots publicitaires de compagnies pharmaceutiques, précisément ce sur quoi David travaille à côté d’Augmenta. Expressément, les contrastes du noir et blanc sont atténués au maximum pour tirer vers le gris, ce qui est censé renforcer le caractère lisse et aseptisé du monde socio-professionnel décrit.
Cependant, et c’est là que le bas blesse un peu, Creative Control est un film qui, sous couvert des thématiques et motifs qu’il traite (qui ne sont donc pas neufs du tout), s’avère éminemment poseur et prétentieux. En témoigne le soin maniaque apporté à la direction artistique et à l’architecture hypermoderne des lieux, ainsi que le refus de la couleur qui en dernière impression, loin de servir le propos, répond indubitablement aux sirènes de “cachet rétro” synonyme de stylisation cool, clinquante et gratuite. Le choix de morceaux de musique classique d’anthologie (Mozart, Schubert, Bach), ne fait rien pour arranger les choses. Tout comme le noir et blanc, son instrumentalisation pose question : si elle semble en première instance souligner pertinemment la sensation de flottement et de perte de repères de ces personnages blasés et délétères, son utilisation se mue par la suite en simple volonté de faire passerCreative Control pour un produit plus noble et distingué que ce qu’il est.

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Certes, les grands axes conceptuels alleniens et antoniniens sont ici traités dans un cadre science-fictionnel inédit, et de ce point de vue, certaines idées de mise en scène à base d’interaction avec des hologrammes et donc de trouble fantasmatique entre réalité et virtualité sont réellement heureuses. Elles dégagent une noirceur drolatique qui constituent en quelque sorte un pendant cynique bienvenu au Her de Spike Jonze avec Joaquin Phoenix. Bien loin de donner une dimension romantique, vibrante et chaleureuse au rapport humain/intelligence artificielle, Dickinson l’érige en support d’illustration de la solitude, de l’incommunicabilité (Antonioni, encore) et de la recherche vaine d’accomplissement à travers l’”art” de caractères en complète détresse morale au sein de nos sociétés contemporaines. L’ambition est louable, mais l’on ne peut s’empêcher, un arrière-goût amer d’inachèvement en bouche, de ne voir au final en Creative Control qu’un film profondément postmoderne dans le sens le plus péjoratif du terme : à savoir en tant que recyclage de figures propres à une histoire antérieure du cinéma, qui combine des éléments épars sans parvenir à leur insuffler une vie nouvelle à l’écran, un vrai parfum d’originalité neuve et rafraîchissante. Prisonnier de ses références et de son background “auteurisants” trop encombrants, Dickinson présente un nouvel avatar du style over substance, avec un objet filmique certes plaisant, divertissant et agréable à l’oeil, mais qui échoue précisément à transmettre la sensation de spleen contemporain qu’il décrit. A voir tout de même, donc, mais en attendre de trop.