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[Critique] Hacker ou la grâce retrouvée de Michael Mann

[Critique] Hacker ou la grâce retrouvée de Michael Mann

Yayap | On

Après six ans d’absence, Michael Mann passe une nouvelle fois derrière la caméra avec Hacker, thriller et film d’action prenant pour toile de fond l’univers informatique. Echec commercial et critique cuisant, la dernière œuvre du cinéaste septuagénaire s’inscrit dans la lignée de sa filmographie récente : un cinéma radical, derrière ses airs de thriller lambda.

 

Parmi les grands réalisateurs américains contemporains, Michael Mann apparaît définitivement comme un paria, souvent oublié et rarement acclamé. Pourtant, le cinéaste jouit d’une carrière riche et foisonnante. Dans les années 80, il façonne le visage du thriller urbain avec des films comme Le Sixième Sens (la première apparition de Hannibal Lecter au cinéma) ou encore Le Solitaire, développant une passion pour le drame humain sur fond de film d’action et un amour pour la ville américaine nocturne. L’apogée du style du réalisateur est atteinte avec Heat en 1995, où il fait s’affronter Robert De Niro et Al Pacino dans un film millimétré, et terriblement sensible dans son écriture. Dès lors, Michael Mann va se radicaliser. Dès Révélations (1999), un passionnant thriller journalistique avec, de nouveau, Pacino, il adopte la caméra portée et filme ses personnages au plus près, au cœur de leur intimité. Un style qui se poursuit sur le génial Ali (2001), biopic du boxeur Mohammed Ali incarné par un Will Smith au sommet de sa forme. L’esthétique mannienne prend une nouvelle tournure quand le cinéaste choisit de tourner entièrement sous format numérique son Collateral (2004). Le grain de l’image numérisée donne un cachet plus onirique que jamais au Los Angeles nocturne, et au duel livré entre Tom Cruise et Jamie Foxx. Collateral est sans doute l’apogée du style de Mann, la consécration du thriller urbain américain, et le dernier film du cinéaste à avoir eu une vraie reconnaissance. Poursuivant dans son optique et ses expérimentations numériques, il enchaine deux échecs critiques et commerciaux : Miami Vice (2006) et Public Enemies (2009), et sombre peu à peu dans l’oubli, malgré la reconnaissance persistante d’un public cinéphile réduit.

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Hacker est donc le premier film de Michael Mann depuis six ans. Une nouvelle fois, c’est un thriller policier contemporain, dont le sujet est cette fois informatique puisqu’il narre la lutte entre une organisation de cyber-terroristes, et le FBI au côté duquel œuvre le gouvernement chinois et un hacker de génie, incarné par Chris Hemsworth. Le film associe donc lutte sur le terrain, via des fusillades dont seul le réalisateur américain a le secret, et la lutte numérique, à base de code et d’écrans austères. Comme ses deux prédécesseurs, Hacker fut un douloureux échec, humilié par la critique et ignoré par le public. Il est vrai que, derrière ses apparences de thriller lambda du dimanche soir, le dernier film de Michael Mann est aussi son plus radical, et sans doute relativement peu accessible à quiconque ne connaissant pas un minimum le réalisateur.

 

En réalité, si on le jugeait seulement sur son scénario, Hacker serait sans doute un film médiocre. L’écriture des personnages est au plus fonctionnelle, l’enchainement des situations est bateau et les thématiques, notamment liées au milieu du hacking, sont au mieux survolées. Mis entre les mains d’un Yes Man lambda, Hacker serait sans doute à peine digne d’un téléfilm M6. Là est tout le talent de Michael Mann que d’arriver à sublimer une écriture médiocre par son seul talent de réalisateur. Avec Miami Vice déjà, il transformait un banal polar en expérience sensorielle et vrai manifeste de maîtrise. Le cas est le même ici. Parce que Michael Manne ne filme comme personne d’autre dans son pays, lui seul a cette capacité de capturer à la fois les visages, les regards, les atmosphères, d’une façon si envoutante. Une scène de dialogue ou de transition, au plus anecdotique dans son écriture, prend chez le cinéaste une proportion toute autre, et acquérant souvent une vraie puissance tragique. La photographie est léchée et précise, en particulier lors de superbes plans nocturnes, et la musique, composée en partie par Harry Gregson-Williams et Atticus Ross (acolyte de Trent Reznor sur les derniers Fincher), n’aura jamais été aussi électronique chez le cinéaste, venant à merveille appuyer les ambiances esquissées par sa caméra.

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A plusieurs reprises, Michael Mann rappelle son statut de virtuose absolu du cinéma. Lors des premières séquences du film, il invite le spectateur à plonger au cœur même des circuits informatiques lors de plans entièrement truqués témoignant d’une fascination pour la puissance du numérique. Les fusillades, quant à elles, sont à la hauteur de celles des meilleurs Mann. Parfois brutales, viscérales, parfois longtemps préparées, toujours calculées à la seconde près. L’auteur a toujours ce talent inné pour faire ressentir comme personne d’autre la puissance de l’impact des balles ou la détresse des corps en chute. Le réalisateur atteint également une grâce insoupçonnée lors des scènes de romance. Il suffit de quelques brefs plans sur la nuque de la belle Wei Tang pour palper tout le désir émanant du personnage de Chris Hemsworth. Et il serait difficile d’omettre la scène finale, sans doute l’une des plus belles du cinéaste. Au cœur d’une parade indonésienne, l’auteur dessine une séquence purement onirique, jouant sur les ralentis, le montage et la musique pour véritablement détacher l’image de l’action en elle-même : seule la sensation subsiste.

 

Il est difficile d’appréhender un film comme Hacker. Prenant ses bases sur un scénario des plus anecdotiques, il reste un pur produit de son auteur et se place comme une sorte de nouvelle étape dans la radicalisation du cinéma de Michael Mann. Au point, sans doute, d’en perdre l’universalité d’un Heat ou d’un Collateral. Hacker plaira incontestablement aux amateurs du réalisateur américain, mais laissera sans doute une partie de ses spectateurs sur la touche, en témoigne son accueil désastreux, symptomatique de l’incompréhension du public face à un auteur de génie.