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[Critique] Ken Russell et Les jours et les nuits de Tommy

[Critique] Ken Russell et Les jours et les nuits de Tommy

Virgil Strakwell | On

Entre deux coups de cravaches pour rythmer China Blue, le cinéaste britannique le plus audacieux dans le kitch, Ken Russell aura eu le temps de nous enfanter un long métrage, Tommy, à superposer sur une bande son qui attendait bien au chaud : L’album Tommy des Who.

Pour la genèse de cette bande son, on est en 69, les Beatles baragouinent Oh la di, oh la da, Sinatra trouve sa voie avec My Way, et The Who décident d’en emprunter une plus sinueuse dans les abysses de la tête du jeune Tommy. La fatalité est parfois simple à expliquer, c’est l’histoire d’un gamin qu’un traumatisme ampute de ses sens (sauf le toucher). Ce traumatisme, c’est la vision de son père se repointant tel un revenant de la grande seconde, et tuant l’amant transitoire de sa femme (le meurtre est inversé dans le film), vilà vilà.
De là, c’est parti pour suivre le bonhomme qui grandit, à travers tout un « opéra rock » qui nous conte toutes ses expériences sensitives en de plus ou moins bonne mains, sinon l’usage qu’il fait des siennes (entre temps en fait le gosse devient champion de flipper et lamine Elton John, voilà). Le feu vert pour sa mère d’en tirer profit.

Pas étonnant que Ken Russell saute sur l’occasion en 75, d’adapter l’album au cinéma, en trouvant assez d’inspiration pour tailler les images qu’il faut dans ce gros morceau de la pop-rock anglaise. Une sorte d’épopée psycho-malsaine intra familiale. Maintenant, parlons style.
L’antre du mauvais goût :
On prête volontiers à Ken Russell le terme « cinéma Baroque » pour évoquer ses mises en scène et sa notion du décor. Kitsch à souhait à dire vrai dans Tommy, jackets vertes de marchands de glaces et tapisseries d’après-guerre psychédéliques, tout est combiné pour que l’on puisse trouver la maîtrise audacieuse, quand on sait qu’un interlude publicitaire pour des fayots croisé à une compétition de flipper est aux antipodes de l’esthétisme…
Tommy n’a pas échappé au grand déversement de gadgets et d’effets spéciaux évocateurs parfois chers à Russell (allez donc vous taper un petit trip avec Au-delà du réel, 1980), pour grossir ce qui se passe dans la tête et le corps d’un protagoniste. Dans Tommy, le procédé aide au déversement putride des sentiments de chaque personnage tout au long du film : à savoir, Miss Walker, pataugeant littéralement dans un océan de sels après explosion de l’écran de télévision. La métaphore noie ainsi son minois dans une bouse de culpabilité (quant à la réussite de son fils dont elle tire profit) et dans un torrent de chocolat dont la publicité aurait fait saturer le post. Un contraste alléchant qui vient un peu souiller les coussins blancs assortis à la robe de madame, dont la richesse lui aura permis le luxe de faire passer ses gains (amassés grâce à ce prodige du flipper qu’est son grand garçon) pour de la pureté…
Du reste, chaque interférence avec un nouveau personnage est un recueil d’images issues de la perception du jeune Tommy Walker (interprété par Roger Daltrey, le chanteur des Who). C’est pas tous les jours qu’on vous fourre dans une vierge de fer version seringues apprêtées juste pour un fixe…

Entre satyre et apologie : le grand ping-pong
Russell aime déranger, si ce n’est choquer. Pousser une image jusqu’à sa forme la plus grossie (ou grossière…) afin que chacun se sente obligé d’en penser quelque chose, ou de le voir (ou du moins de ponctuer son observation par un explicit : « T’ain, c’est bizarre quand même… Elton John est vachement petit, en fait »). Tommy est un concentré acidulé où nos chers péchés capitaux (nos chers, de chairs, éhé) se réunissent sous l’égide de la perversion. Cela par le biais des portraits bien taillés ; des parents gonflés par le profit, un cousin tortionnaire, un oncle pédophile (Keith Moon), une gitane dealeuse initiatrice (l’Acid Queen, Tina Turner), un médecin au diagnostic insensible (Jack Nicholson) et toute une ribambelle de dégénérés qui gravitent autour du protégé avec la soif de leur vice.

Le tout contraste d’une manière assez conséquente avec l’impassibilité silencieuse mais sensitive de Tommy. Le plus enclin à être tout autant le jouet de chacun que l’heureux ressortissant de tout ce carnaval de la convoitise et des vicissitudes, condamné à sentir sans aucun dictat de bonne conscience (dur de ne pas faire autrement que de préférer s’écouter soi-même en étant sourd, muet et aveugle me direz-vous…).
Sur la forme, on suit Tommy dans la découverte de ses sensations (de son premier noël privé de la vision du sapin, en passant par son trip chez l’Acid Queen, etc…).
Dans le fond, on découvre une petite satire métaphorique de plusieurs domaines :
– Le profit (ses parents s’engrossant goulûment de son potentiel inné pour faire valser des balles miniatures)

– Le miracle (sa mère le traîne à l’église où tous les estropiés de la nature demandent la grâce divine devant une grande statue de Marilyne Monroe, avec Eric Clapton qui s’improvise grand prêcheur)

– Le culte (Tommy fini par ouvrir un camp de vacances sous l’égide de son don qui roule. Chacun suit le grand prophète de la revanche des infirmes)

Tommy s’érige comme une adaptation dégoulinante de mauvais sentiments, où, contrairement à d’autres longs métrages du genre (comme The Wall d’Allan Parker pour donner des images à Pink Floyd), les acteurs chantent eux même leurs parties (concept peut être un peu plus défendable que lorsque l’on parle de Grease…).
Ressort de tout ça, une des plus célèbres alliance entre le rock et son penchant pour nous raconter des histoires perchées dans lesquelles on plonge quand même, et un cinéma là pour botter le cul dans le sens de l’éclaboussure, dont Ken Russell ajuste très bien le bavoir.

Et voilà de quoi passer une bonne journée, même en étant privé de vos sens.