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[La sale critique] Agents Super Zero – Implosion ibérique

[La sale critique] Agents Super Zero – Implosion ibérique

Egiel | On

Adaptation tardive d’une série de bande-dessinées espagnole parue pour la première fois en 1958, Agents Super Zero est un ovni quelque-peu grossier, qui tente de se démarquer du paysage animé actuel de manière trop insistante et peu subtile.

Mortadel et Filemon sont les meilleurs super-espions de la TIA, une agence gouvernementale secrète. Ils combattent le crime comme aucun autre espion… Ou plutôt ils accumulent les gaffes comme personne !! Cette fois, ils doivent faire face à deux menaces : Jimmy le Mariole qui a prévu de faire exploser la TIA, et Grosses Paluches qui veut se venger de Filemon…

Dire que jusqu’ici, 2016 fut un vivier fécond en termes d’animation est un doux euphémisme : entre La Tortue Rouge, Le Garçon et la Bête et Kubo et l’armure magique, nous en avons pris plein les mirettes autant que nous avons été bouleversé. Quel point commun réunit-il ces oeuvres et les place-t-il au-dessus d’une production courante plus formatée (en témoignent Zootopia ou Norm, qui porte bien son titre) ? Un style visuel unique et immédiatement reconnaissable, évidemment. Entre le coup de crayon minimaliste et les décors épurés de Michael Dudok De Wit, le graphisme terriblement ghiblihesque, fantaisiste et chamarré du film d’Hosoda et les traits sombres et anguleux des personnages propres à Laïka Production (Coraline), chaque film revêt une identité artistique à nulle autre pareille.
C’est dans ce contexte d’étonnante fraîcheur inspiratrice que vient se planter, tel un énorme boulet en fonte qui serait propulsé de l’espace à grande vitesse et entrerait en collision cataclysmique avec la terre, Agents Super Zero, adaptation par Javier Fesser de la BD d’origine de Francisco Ibanez (Mortadel et Filémon). Synonyme de bordel intégral et à l’exact opposé des créations susmentionnées, ce film espagnol révèle en effet une cruelle absence d’identité propre, mélangeant de façon bâtarde et mal maîtrisée des influences tonales et esthétiques propres à des cinéastes et courants diversifiés, issus aussi bien de l’animation 3D que de la prise de vue réelle. Avec une volonté évidente de ruer dans les brancards du conformisme moral d’une certaine frange du cinéma d’animation, Agents ne fait pas dans la dentelle.

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Le travelling d’ouverture, où l’objectif suit de très près le postérieur proéminent d’une secrétaire qui arpente les couloirs d’une agence de renseignement, donne un aperçu saisissant de ce qui va suivre. Agents Super Zero, c’est un peu les frères Farrelly qui rencontreraient l’Almodovar des débuts, celui de la “Movida”. Ce terme d’argot espagnol, qui signifie “fête” en français, désigne un phénomène social du début des années 80, à Madrid, où l’ancien siège du pouvoir franquiste devient une Babylone européenne qui cultive la provocation joyeuse dans un esprit de révolte face à une répression (notamment sexuelle) qui a trop longtemps duré. Avec ce long-métrage, Javier Fesser semble être saisi du même délire (ici pseudo) contestataire face aux histoires “bebêtes” et à la morale bien-pensante qui caractérisent nombre de long-métrages animés actuels.
Sauf que, plus proche des Farrelly et de ce que leurs films proposent de plus grivois et repoussant que de l’Almodovar première manière, les créateurs d’Agents Super Zero, confrères ibériques habités de la même fièvre, se vautrent dans un humour scato-trash bas de plafond, qui rend l’absence de limitation d’âge et l’étiquette “famille” accolée à l’oeuvre absolument incompréhensibles. Bien que cet univers soit issu d’une bande-dessinée, cela ne change rien au fait que toute subtilité ou quelque once de raffinement y soient ici aux abonnés absents. Pour donner une idée du contenu narratif absolument vil et abscons du script, un gag récurrent du début à la fin du métrage repose sur le “fist”, par définition acte sexuel borderline qui consiste à introduire sa main entière ou même son bras dans le postérieur de son conjoint… Rappelons-nous que l’on a affaire ici à un film “familial”, donc.

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Les premières œuvres d’Almodovar étaient certes remplies de dialogues chargés de sous-entendus sexuels en tout genre, mais ses personnages, parfois dessinés à gros traits en termes d’attitudes et comportements outranciers, gardaient néanmoins une dignité, une complexité et une profondeur de tous les instants. Son génie était justement de parvenir à extraire, de séquences burlesques parfois cruellement sadiques (dont Agents regorge à la pelle), les sentiments et la passion. Que cela soit dans son écriture grossière, intégralement composée de blagues et de répliques d’une bassesse d’esprit et d’une vulgarité confondante, que dans l’exécution de ses séquences d’action et dans sa direction artistique, Agents Super Zero représente le comble de l’excès, de la surenchère, du “toujours plus”… Avec rien à proposer à côté.
Dans sa rhétorique de l’action perpétuelle échevelée, le dernier né d’Ilion Studios rappelle par ailleurs la décennie prodigieuse de Tex Avery à la MGM. De 1942 à 1952, ce génie de l’animation 2D y signe ses œuvres les plus abouties. Il utilise à plein les ressources du dessin animé pour créer un monde délirant où absolument tout est possible. Il l’annonce clairement avec Red Hot Riding Hood : plus question de raconter des histoires “nunuches” et téléphonées. Il bouleverse l’univers du cartoon comme il dynamite l’histoire du Petit Chaperon Rouge qu’il transforme en girl sexy chantant « Hey Wolfie, hey Wolfie »… Le dessin animé, du fait de sa courte de durée, devient le lieu de la course sans répit, de l’hystérie : il s’agit de surprendre à chaque instant en multipliant les clins d’œil.
C’est exactement le dispositif adopté par Javier Fesser, qui construit son film (qui lui est un long-métrage) comme une gigantesque course-poursuite. Sauf qu’à l’inverse d’Avery, le cinéaste espagnol ne ménage guère de surprises, en témoigne la répétition, en boucle incessante et inertielle, des mêmes gags visuels. Entièrement basés sur le comique de type “slapstick” (“coup de bâton”, propre au cinéma burlesque américain muet), il reposent invariablement sur les chutes, cascades, collisions et déformations corporelles qui leurs sont consécutives. Bien conscients que l’animation est un médium dont les seules frontières sont celles de l’imagination de ses maîtres d’oeuvre, puisque affranchie des contraintes du “monde réel”, les membres d’Ilion Animation Studios ont capitalisé uniquement sur le caractère ultra-spectaculaire, dans leur improbabilité constante, des carambolages, explosions et métamorphoses perpétuelles de ces figures cartoonesques sans relief et des décors dans lesquels ils évoluent.

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De ce point de vue, Agents Super Zero est en réalité une apologie de la destruction. On ne comptera plus, ajoutée aux entités humaines qui perdent leurs dents, se craquellent et se bossellent de toutes parts, la quantité de véhicules et bâtiments qui s’écroulent ou volent en éclat en cours de film. Le directeur artistique et le créateur de la bande-son ont clairement voulu rendre une sensation de trépidation incessante, de rebondissement ininterrompu (mais prévisible, le script étant aussi fin que du papier à musique), et surtout de chaos intégral, mais ne sont parvenus qu’à édifier un monument d’esbroufe assommante et grotesque, défiant les limites du supportable et de la décence, aussi bien physique que morale. Car ne se contentant pas d’être éprouvant pour nos neurones, Agents est également un supplice sensoriel.
Ce n’est pas la surenchère musicale débridée, avec sa sélection de chansons populaires espagnoles utilisées comme leitmotiv propre à certains personnages, ni ces grosses percussions assourdissantes mâtinées de synthés et cuivres assimilables à un bourdonnement sempiternel, qui viendront infirmer cet état de fait. Ni, enfin, cette triste direction artistique, avec ses éclairages et environnements volontairement ultra réalistes à base de crasse, de poussière et de lumière crue, d’une pâleur et donc fadeur sans nom. Nouvelle production animée de ce studio espagnol après l’insignifiant Planète 51, Agents Super Zero est donc une oeuvre indéniablement dispensable, qui ne pourra trouver son public que chez les amateurs d’allusions sexuelles graveleuses et de délire cartoonesque tout à fait basique.