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[Critique] The Revenant, ou de la finitude de l’Homme

[Critique] The Revenant, ou de la finitude de l’Homme

Egiel | On

Alejandro Gonzalez Inarritu est une cinéaste quelque peu insaisissable. On se souvient de ses trois premiers films, récits éclatés, où les destins de personnages apparemment sans liens se télescopaient brutalement, formant une toile existentielle sur la condition de l’homme dans les sociétés contemporaines. Amores Perros, 21 Grammes et Babel se rangeaient dans la plus pure tradition du film choral. Inarritu amorçait alors un revirement avec Biutiful, tout entier centré sur le parcours chaotique de Javier Bardem vers le néant. Ce recentrement sur une destinée individuelle continuerait avec Birdman (film de la consécration, oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur) et enfin le présent The Revenant, film absolument époustouflant. Attention, spoilers.

Dans une Amérique profondément sauvage, Hugh Glass, un trappeur, est attaqué par un ours et grièvement blessé. Abandonné par ses équipiers, il est laissé pour mort. Mais Glass refuse de mourir. Seul, armé de sa volonté et porté par l’amour qu’il voue à sa femme et à leur fils, Glass entreprend un voyage de plus de 300 km dans un environnement hostile, sur la piste de l’homme qui l’a trahi. Sa soif de vengeance va se transformer en une lutte héroïque pour braver tous les obstacles, revenir chez lui et trouver la rédemption.

La séquence d’ouverture de The Revenant donne le ton, alors qu’un camp militaire américain est attaqué par une horde d’indiens Rees. Ceux-ci, invisibles et sournois dans leurs tactiques d’attaque, perpètrent un véritable massacre, tandis que les survivants tentent de s’échapper avec peine. On a beaucoup écrit sur cet affrontement, comparant son intensité et sa perfection technique au débarquement d’Il faut sauver le soldat Ryan. Pourtant, bien que les deux témoignent d’une même violence crue, abjecte, hyperréaliste, tout les sépare en termes de choix de mise en scène.

Là où Spielberg recourt à une image brute, saccadée et à un montage haché ; Inarritu systématise, après Birdman, l’utilisation du plan-séquence, à la fois dans un souci de pure virtuosité et dans une volonté de garder l’action parfaitement lisible tout du long, élaborant une tension qui va crescendo sans point de rupture, conduisant à la suffocation. C’est du jamais vu, le cinéaste nous plaçant littéralement dans la même situation que ces soldats apeurés et perdus, faisant brutalement surgir du hors-champ où par la grâce de changements de mise au point chirurgicaux,  la mort dans ce qu’elle a de plus soudain, direct, tranchant.

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Passée cette introduction proprement hallucinante, le film va alors se concentrer sur la survie de DiCaprio dans les conditions les plus extrêmes. Il a été également largement fait état de ces dernières (climatiques aussi bien que matérielles), tout comme des exploits insensés accomplis par l’acteur dans une visée, osons dire quelque-peu « oscar tendance », de réalisme absolu. Inutile donc de s’y attarder.

Pour ce qui est de la prestation de l’acteur, l’on est forcé de constater qu’il s’est encore donné corps et âme. Ce type de performance en intégralité physique et gestuelle, puisque son temps de parole n’excèdera pas cinq minutes sur la totalité du film, demande peut-être un talent aussi grand que pour un rôle « classique », ou l’acteur recours à 80% à sa voix pour faire passer des émotions. Il nous en avait déjà mis plein la vue dans Le Loup de Wall Street, lors de cette séquence anthologique où, victime d’une surdose de « pills », il se retrouvait à moitié paralysé obligé de ramper jusque sa voiture. Son but ici est de faire éprouver toute la dureté, la folie nonsensique et le désespoir de sa situation, et ses mimiques faciales (parfois peut-être trop appuyées), son langage corporel et ses grognements et cris, d’une crudité saisissante, traduisent avec justesse ces différents états. On souffre avec lui, et on applaudit.

Cependant, bien que The Revenant rende l’expérience de la survie en milieu hostile plus concrète que jamais, il semble que son intérêt profond ne se situe pas dans sa dimension de « survival movie ». A y regarder de plus près dans cette perspective, le développement de l’intrigue et l’enchaînement des rebondissements et twists qui la structurent peuvent prêter à sourire. Ainsi, Hugh Glass sera coup sur coup : battu par un ours, forcé d’assister au meurtre de son fils, à moitié enterré vivant et laissé pour mort, emporté par un puissant torrent, dépossédé de son seul ami qui terminera pendu, victime d’une chute du haut d’une falaise, contraint à dormir à l’intérieur d’un cheval et, peut-être, enseveli par une avalanche (sic). Rien n’a été oublié et tout ceci ressemble un peu à un catalogue/recensement complet des pires atrocités potentielles en milieu naturel, au parfait carnet de route du trappiste extrême. Là où éclate le génie d’Inarritu, c’est dans sa capacité déconcertante à exprimer un discours par la seule force évocatrice de ses images.

Le cinéaste mexicain met en réalité en place un dispositif de mise en scène dialectique ou l’Homme et la Nature seront sans cesse opposés dans leurs caractéristiques propres. Cela commence dans l’alternance continuelle, observable du début à la fin, entre scènes d’action barbares ou de survie dans lequel l’humain paraît toujours faible ou cruel, et tableaux de maître magnifiant la nature dans ce qu’elle a de plus majestueux et serein. Mieux encore, cette opposition se retrouve parfois au sein du même plan séquence, où la caméra s’attarde successivement sur les corps martyrisés, mutilés et le soleil perçant à travers les arbres en contre-plongée. A l’instar de La Ligne Rouge de Malick, c’est comme si le règne naturel, en quelque-sorte déifié, observait tranquillement ces viles créatures se débattre vainement. D’autres exemples sont fournis par certains fondus enchaînés fondés sur des rapports de matière dans l’image (au souffle de DiCaprio sur la caméra répond le défilement des nuages) ou simplement un jeu sur les différences d’échelle au sein du plan d’ensemble, où DiCaprio apparaît comme une tâche minuscule au beau milieu d’une gigantesque vallée.

Le comble de ce conflit dialectique est atteint dans l’affrontement final entre DiCaprio et Tom Hardy (impérial), où un rayon lumineux éblouissant fait son apparition à l’arrière-plan tandis que les deux hommes entre-déchirent à l’avant-plan. Il est difficile de savoir si ces fulgurances formelles ont réellement été saisies sur le vif, au moment opportun, ou si elles ont été recréées par ordinateur. En tous les cas, si les affirmations selon lesquelles le film a été entièrement tourné en lumière naturelle s’avèrent fondées, le couronnement d’Emmanuel Lubezki d’un troisième oscar (après Gravity et Birdman) apparaît comme une évidence. Ainsi l’Homme, semble nous dire Inarritu, éphémère, laid, lâche et malintentionné, n’est rien face à la majesté, l’éternité, la sagesse et la paisibilité de la Nature. Exprimer un tel discours en recourant à des moyens exclusivement cinématographiques est un privilège dont bénéficient véritablement peu de créateurs, et c’est sous cet angle qu’Inarritu affirme avec éclat son statut de démiurge tout puissant.

Pour terminer, on notera d’autres similitudes avec le cinéma de Terrence Malick, qui se doivent d’être relevées. Tout d’abord une même représentation respectueuse et non discriminante des Indiens d’Amérique, relevable dans Le Nouveau Monde avec Colin Farrell. Ceux-ci, dans The Revenant, seront soit montrés aussi vils, violents et fourbes que l’ « homme blanc » (tout le monde est mis dans le même sac), soit comme possédant une sagesse et une relation symbiotique avec la Nature totalement inconnue du premier (le discours sur la vengeance et la débrouillardise confondante d’aisance de l’indien Pawnee que rencontre Glass). Ensuite, de nombreuses scènes de rêve à forte connotation mystique et ésotérique parsèment le film, dont les plans sont parfois des copies conformes malickiennes. Cependant, il n’est pas nécessaire de chercher à en décrypter le symbolisme pompeux et elles ont le mérite, contrairement à chez Malick, d’être justifiées diégétiquement (Glass rêve), ce qui rend leur dimension non-rationnelle plus facilement acceptable, ainsi que de ne pas être matinées de voix-off nébuleuses rendant le tout toujours plus inutilement opaque et obscur.

Inarritu convoque donc quelques scories propres au cinéma de Malick mais tout en les débarrassant de ce qu’elles peuvent avoir de lourd et d’arbitraire, et nous propose du jamais vu en termes de réalisation. The Revenant, film titanesque, épique et ambitieux, à la richesse peut-être pas si évidente au premier abord mais incontestable, achève d’identifier Alejandro Gonzalez Inaritù comme un auteur capital du 21e siècle. A voir de toute urgence et à revoir sans modération. Un chef-d’œuvre.